Immer was schreit
(Toujours quelque chose crie)



Poèmes de Gottfried Benn
Eaux-fortes de Jörg Hermle

Les textes de cette édition bilingue, en partie originale, de quinze poèmes de Gottfried Benn, dans la traduction de Pierre Garnier, ont été composés et imprimés à la main en caractères Trieste et Franklin par Michael Caine, avec la collaboration de Pierre-Marie Jamart, sur les presses de l’Atelier de la Cerisaie à Paris.
Les eaux-fortes de Jörg Hermle ont été tirées par l’Atelier René Tazé à Paris.
Les emboîtages ont été réalisés par Morina Ratsaphoumy.

Il a été imprimé 62 exemplaires numérotés et signés par l’artiste :
. 45 exemplaires, numérotés de 1 à 45, sur papier vélin d’Arches 250 grammes, comportant 8 eaux-fortes originales;
. 10 exemplaires, numérotés de I à X, sur papier à la forme du moulin Richard de Bas 250 grammes, comportant une suite des gravures enrichie de 4 eaux-fortes originales ;
. 7 exemplaires hors commerce, numérotés de A à G, destinés aux collaborateurs et au dépôt légal.
Un ouvrage présenté par Alain-Michel Planchon
pour les éditions Dissonances.

Prix de vente public :
. 1 des 10 exemplaires de tête : 1.200 €
. 1 des 45 exemplaires : 750 €



Gottfried Benn

Né en 1886 dans la plaine allemande du nord, à l’est de l’Oder, sur ces terres errantes de la Prusse. Famille de pasteurs et de fermiers, le père pasteur, huit enfants. Pauvre au milieu des hobereaux prussiens, mélangé et exclus, dedans et dehors. Double vie (il intitulera ainsi son autobiographie). Terre cultivée à l’infini, castes fermées, brouillard. La bible de Luther toujours présente. Le chemin est tracé : théologie. Benn résiste, avec la science comme recours, au plus près du réel, de la chair.
Pas de consolation. Il se bat pour la médecine contre la théologie. Le père cède.
Alors Berlin, capitale de l’empire, le tourbillon, la richesse, Guillaume II, l’explosion économique, la tentation expansionniste, la dérive nationaliste, la confrontation des puissances à l’aube de la grande catastrophe. Culture traditionaliste, empesée, le règne de l’Académie, bienséance bourgeoise rigoriste, la loi des pères.

Cette génération, les années 80, la génération expressionniste,
se construira sur ce socle : la haine du père, la destruction du père.
Elle sera décapitée par une guerre fomentée par les pères, qui sera
la déroute des uns comme des autres. La régénérescence tant désirée n’aura pas lieu, l’homme nouveau n’adviendra pas. Et bientôt, d’une apocalypse, l’autre.
De l’échec fondamental d’une génération révoltée mais idéaliste, qui a d’abord sanctifié l’art comme chemin vers la renaissance, la purification, les éclats ont été magnifiques. Rarement sans doute génération aura eu un tel sentiment de proximité, de rassemblement dans un devoir d’urgence, tous créateurs confondus, art, littérature, théâtre, cinéma, musique même. Cette génération s’est nommée elle-même.

L’expressionnisme n’est pas seulement un mouvement esthétique, un moment de la modernité. C’est une vision de l’humain, une révolte, à nos yeux métaphysique encore, dernier avatar du romantisme allemand. Naïve sans doute, loin du social. Brisée par la guerre. Les idéologies la remplaceront bientôt, et les enfants déniaisés de l’expressionnisme : Dada, le surréalisme... Nous sommes encore avant la tempête.

Gottfried Benn à Berlin donc, 1906 : Académie de médecine militaire parce que gratuité. 1910 : médecin militaire ; 1912 : quitte l’armée. 1912 encore, premier recueil de poèmes : Morgue. Tout est dit. Froid, brûlant ; clinique, humain ; obscur, lumineux. La vérité par le mot juste, la musique. Religion du verbe. Intraduisible bien sûr. Au même moment : Heym, Trakl, Stadler, Stramm ; die Brücke, der Blaue Reiter...

Avec Benn, pas de pathétique : le tragique à nu.
D’abord effacer les illusions, retrouver l’homme réel, à partir du corps, du corps blessé, de la chair meurtrie dans son désir, la chair qui bientôt se décompose. En-deçà de l’image construite et rassurante de l’homme. En-deçà, dans l’espoir sans doute d’avancer au-delà. On verra. D’abord déconstruire.

Mais c’est la guerre, 1914, qui va prendre en main cette déconstruction. La faux, sans les semailles. La Renaissance n’aura pas lieu. Stadler, Stramm, Trakl, Lichtenstein, Marc, Macke, Schiele : morts. Benn va leur survivre quarante ans.

Médecin dans un faubourg populaire de Berlin, spécialiste de la peau et des maladies vénériennes, clientèle de prostituées, dans la misère des années vingt, l’inflation délirante, le chômage qui ronge. Lui, le grand poète. Double vie.
Révolution avortée, confusion, désespoir : la montée du nazisme. Comme la grimace d’une espérance. Toujours cette aspiration à la Renaissance. Mais cette fois-ci, danger. De son lieu, les bas-fonds douloureux de Berlin, de son idéalisme frustré sans doute aussi, Benn vacille quelques mois. Un discours radiophonique de trop, la tâche. Bientôt 1934 : réveil, dégoût, exil intérieur, interdiction de publier.
Soi-même à reconstruire. Et l’Allemagne. Et l’homme. L’après-guerre, toujours médecin, remords, justifications, poète à nouveau, la reconnaissance.
Il meurt en 1956.

Considéré aujourd’hui, dans les pays germaniques, comme le plus grand poète de langue allemande (avec l’autrichien Trakl) de la première moitié du XXe siècle.
En France ?


Pierre Garnier

A l’origine du mouvement spatialiste de la poésie contemporaine,
l’œuvre de Pierre Garnier est considérable. Marié à une poétesse allemande, il est, comme traducteur, un passeur exceptionnel vers la culture germanique du XXe siècle. Il a tenté, et largement réussi, l’impossible : traduire Benn, son obscure clarté dans la lumière française.


Jörg Hermle

Né à Berlin en 1936.
Dans l’œil du cyclone. Hitler règne ; Benn, retiré dans son cabinet, soigne. Ebénisterie, Arts décoratifs, Beaux-Arts. Peintre, lithographe, graveur, sculpteur. Il s’installe à paris en 1961, épouse une française, peintre elle-même. De sensibilité expressionniste, souvent inquiétant, parfois truculent, d’un humour grinçant, ambiguë, Jörg Hermle perturbe le regard malgré l’évidente séduction picturale.
Anges ou démons, des monstres circulent entre ses toiles, étranges et familiers, au milieu d’hommes hagards, anonymes. L’humanité ?
Plus encore que les machineries infernales ou les délires tératologiques, pourtant irrésistibles, ce sont les scènes de bonheur familial, les repas idylliques à la campagne, les piscines et les plages ensoleillées qui génèrent une terreur diffuse : quelque chose va imploser. Sans doute dans l’image d’après, celle qui manque.
Jörg Hermle peint juste avant la catastrophe.